Le flamenco ne s’explique pas, il se ressent. Il y a des nuits au tablao où, au milieu d’une soleá, un silence étrange s’installe dans le public. Ce n’est pas que quelqu’un parle : c’est que personne ne peut parler. Il s’est passé quelque chose sur scène qui ne s’explique ni avec des mots techniques, ni avec de jolis adjectifs. C’est précisément cela que les grands du flamenco essaient de nommer depuis un siècle.
Ils n’y sont pas tout à fait parvenus (personne n’y parvient), mais en chemin ils ont laissé des phrases restées gravées au fer rouge. En voici quelques-unes de celles que nous aimons le plus, et pourquoi nous pensons qu’elles restent vraies.
Leurs phrases sont restées gravées dans la mémoire collective autant que leurs chansons, et aujourd’hui encore elles résonnent dans chaque tablao, dans chaque peña et dans chaque grotte où le compás reste vivant.
Nous avons rassemblé quelques-unes des citations les plus emblématiques prononcées par des légendes du flamenco, des cantaores et guitaristes aux poètes qui ont consacré leur vie à comprendre cet art. Un parcours à travers des mots qui définissent, mieux que n’importe quel traité, ce que signifie le flamenco pour ceux qui le vivent de l’intérieur.
Lorca et cette chose qui remonte depuis les pieds

Federico García Lorca n’était ni cantaor ni bailaor, mais il se pourrait bien qu’il ait été celui qui a le mieux compris ce qui se passe sur une scène flamenca. Dans sa conférence sur le duende, il disait quelque chose d’aussi simple que ceci :
« Le duende n’est pas dans la gorge, il vient de la plante des pieds ».
Une image très étrange si on y pense à froid, mais que quiconque a vu un bailaor « entrer » dans une danse comprend sans avoir besoin d’explications. Il y a quelque chose de physique, presque terrestre, dans ce moment où un artiste cesse de jouer et commence à ressentir vraiment.
Camarón et l’éternelle bataille entre pureté et liberté

Camarón de la Isla aimait résumer le flamenco en phrases courtes et percutantes, de celles qui laissent peu de place à la discussion. Dans une interview, il a dit :
« Le flamenco n’a qu’une seule école : transmettre ou ne pas transmettre ».
C’est une idée qui règle d’un trait l’éternelle querelle entre puristes et modernes. Il a aussi dit une phrase où il exprimait que les structures du chant étaient solidement établies par les anciens, mais il comprenait que l’art vivant exige la liberté.
« Le flamenco est fait. On ne peut pas faire plus de flamenco que ce qui a déjà été fait. Ce qu’il faut faire, c’est y mettre votre personnalité. »
Camarón n’a jamais trahi la racine du chant ; il a simplement osé la chanter avec sa voix, sa rage et sa façon d’être au monde.
Paco de Lucía et une guitare qui parlait sans paroles

Paco de Lucía disait que :
« La guitare m’a donné quelque chose qu’aucune langue ne pouvait me donner : la capacité de m’exprimer avec le reste du monde sans utiliser la parole. »
Et il n’exagérait pas. Avant lui, la guitare flamenca était presque un instrument d’accompagnement ; après lui, elle est devenue protagoniste à part entière, capable de remplir des théâtres à elle seule. L’écouter jouer reste la meilleure preuve que le flamenco n’a pas besoin de traduction pour émouvoir quelqu’un qui n’a jamais mis les pieds en Andalousie.
Enrique Morente et le flamenco sans frontières

Morente, le grand rénovateur du chant contemporain, fuyait les dogmes et les esprits fermés. Il en est venu à dire que :
« Le flamenco et le jazz sont deux cœurs frères »
Une autre phrase mythique de cet artiste fut :
« Si le flamenco était une science exacte, ce serait d’un ennui mortel. »
Sa façon de comprendre l’art nous rappelle que le flamenco n’a jamais été un compartiment étanche : il a absorbé tout ce qui croisait sa route sans perdre un seul iota de son identité.
Antonio Mairena : la mémoire d’un peuple

Antonio Mairena, l’une des figures les plus académiques et défenseuses du chant gitan-andalou, définissait l’ordre naturel de l’émotion flamenca.
Nous retenons une phrase profonde qu’il disait :
« Le flamenco est la musique d’un peuple qui chante sa douleur avant de chanter sa joie. »
Avec cette phrase, l’artiste voulait exprimer que le flamenco n’est pas né dans un salon, il est né en marge. Dans la persécution, dans la fatigue de générations entières qui ont dû chercher refuge dans le chant. C’est pourquoi même les alegrías ou les bulerías, les palos les plus festifs, portent quelque chose de résistance dans le compás, même si parfois cela ne se remarque pas. Il faut d’abord pleurer la peine. Ce n’est qu’après l’avoir sortie, après l’avoir chantée jusqu’à s’en vider, qu’on peut célébrer vraiment.
Des mots que seuls comprennent ceux qui sont dedans
Quand on fréquente le flamenco depuis un moment, on sait qu’il y a des mots qui se traduisent mal. Le pellizco, ce coup physique dans l’estomac qu’un chant donne quand il touche à la vérité. La jondura, cette profondeur sombre que cherche le cante jondo. Ou afilar la voz, la manière dont un cantaor use délibérément sa gorge jusqu’à trouver le point exact de douleur dont cette letra a besoin.
Ce ne sont pas des technicismes : c’est la façon qu’a cet art de nommer ce qui se passe en lui.
Nous pourrions nous en tenir à l’anecdote curieuse, mais la vérité, c’est que ces phrases restent utiles parce qu’elles expliquent quelque chose qui se passe chaque soir dans un vrai tablao : personne ne monte sur cette scène pour faire un spectacle. On y monte pour raconter quelque chose de soi. Quand un cantaor se déchire la chemise ou qu’une bailaora frappe le plancher avec rage, elle ne joue pas pour la caméra de qui que ce soit. Elle se met à nu, littéralement et figurativement, devant des inconnus.
Comme dit le proverbe andalou, celui qui chante ses maux les chasse. Ici, en plus de les chasser, nous les transformons en la raison pour laquelle vous continuez à venir.